Ancienne plaque de la "route nationale n°6" à Villefranche. (photo: MV, avril 2008).
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La Saône et la Marine
Par Jules Chevrier, écrivain et amateur d'art
"On peut affirmer que la navigation sur la Saône a existé de tout temps. La batellerie rudimentaire des temps primitifs se formait de canots monoxydes creusés dans des troncs de chêne avec des outils de silex et par l'emploi du feu. (...) Cette douce et belle rivière fut probablement pendant de longs siècles le seul moyen de communication possible entre le nord et le midi de la Gaule. L'Orient et la Grèce l'employèrent pour leur trafic. Les Gaulois exportaient par la Saône des grains, les salaisons estimées des Séquanes, les chênes et les toisons des Lingons. Plus tard, les Romains, qui avaient établi à Chalon un préfet de la flotte de la Saône, regardaient cette rivière comme le meilleur moyen de transport militaire. Le service de la navigation appartenait à une puissante corporation de mariniers ou nautoniers, connus sous la dénomination de nautae avarici."
Chalon-sur-Saône pittoresque et démoli, Paris, Quantin, 1883. (Source: La Bourgogne vue par les Ecrivains et les Artistes, par Ad. Van Bever, Société des Editions Louis-Michaud)
Cette rutilante borne de la N6 se trouve à Mâcon en Saône-et-Loire. Le département n'a pas accepté le transfert des routes nationales aux départements (photo: MV, août 2007).
Documentation écrite utilisée: carte Michelin n°69 Bourges-Mâcon (1963), carte Michelin n°73 Clermont-Fd-Lyon (1961), Atlas Michelin des Grandes Routes de France (1959), Atlas routier Michelin France 2007, Guide Bleu de la France automobile (Hachette, 1954), Guide littéraire de la France (Hachette, 1964, La Bourgogne vue par les Ecrivains et les Artistes, Ad Van Bever (Société des Editions Louis-Michaud).


Belles routes de France...
RN6: les Alpes à l'horizon (II)
En 1959, la route nationale 6 ne part pas de Paris, mais de Sens. A l'époque, c'est la N5 qui relie la capitale et la sous-préfecture de l'Yonne. Mais, pour beaucoup de Parisiens et de nombreux camionneurs, la N6 est une partie du grand itinéraire qui traverse l'Hexagone du Nord au Sud... La nationale est donc tout à la fois une route de vacances et un itinéraire économique vital pour le pays... Constamment réaménagée, la N6 (entre Paris et Lyon) sera longtemps la chaussée française idéale... du moins avant la mise en service de l'autoroute du Soleil (A6) qui la supplantera peu à peu dès la fin des années soixante. Voici la deuxième partie du trajet: Saulieu-Lyon. Où l'on y devinera que la RN6 était décidément l'axe le plus gastronomique de France...

L'un des plus émouvants points de vue de l'Hexagone: le château de La Rochepot vu depuis la nationale 6 historique (D33) non loin de Saint-Aubin (Photo: Marc Verney, avril 2008).


Au sortir de Saulieu, nous précise le Guide Bleu de la France automobile 1954, "la N6 achève de traverser le plateau du Morvan". Le trajet est "pittoresque et sinueux". Les habitations se font rares, et la route musarde un peu entre les arbres. A 287 km de la capitale, voilà Arnay-le-Duc, autre étape sur l'itinéraire Paris-Lyon. Moins glamour peut-être que Saulieu, la petite bourgade est bâtie sur un promontoire dominant l'Arroux. La halte n'y est pas moins intéressante: c'est là que naît le poète et conteur Bonaventure des Périers vers 1500. L'homme est connu pour s'être converti au protestantisme.

Vers l'ancienne gare d'Ivry-Cussy... (photo: MV, octobre 2006).
Au bout de quelques kilomètres, la chaussée atteint Ivry-en-Montagne. Un nom un peu présomptueux puisque la route n'atteint "que" 563 m au mieux de son parcours dans la région... A côté, Cussy-la-Colonne est connue pour sa... colonne datant du IIIe siècle. D'origine religieuse, elle domine tous les alentours de ses 11,60 m. La route traverse maintenant un "plateau désertique" nous conte le Guide Bleu 1954. Le touriste friand de curiosités naturelles fera un saut au cirque du Bout-du-Monde, une charmante reculée (de type jurassien) d'où jaillit la Cosanne en une cascade de 40 m de hauteur (enfin, quand il y a de l'eau...).
"Certaines routes sont de véritables monuments", a-t-on pu lire cet été 2008 dans le journal régional, le Bien Public. En effet, la route nationale 6 (D906 en Côte d'Or depuis 2006) aborde ici ce qui est très certainement sa partie la plus mythique... appréciée des voyageurs, crainte par les camionneurs: la côte de La Rochepot. En quelques kilomètres, la nationale "tombe" de plusieurs centaines de mètres dans la plaine de la Saône en longeant jusquà Chagny les plus beaux vignobles de blanc de Bourgogne.

Attention, l'arpenteur de nationale historique ne doit pas se tromper de trajet: la fameuse côte, terrible pour les moteurs, a été déviée... Il faut maintenant suivre la départementale 33 pour apprécier ce qui est -de l'avis de tous les amoureux de la route- le plus beau virage de France, face au monumental château de La Rochepot.

A Mâcon (Photo: Marc Verney, août 2007).

Après avoir longé les extraordinaires vignobles du montrachet et croisé la N74 (D974 en 2008), la route aborde Chagny, petite bourgade industrieuse située sur les bords du canal du Centre. Depuis cette ville, porte de la Saône-et-Loire, la route retrouve -et ce jusqu'à Lyon- des caractéristiques "modernes": plus grande largeur et virages systématiquement rectifiés...
On va presque regretter la traversée du Morvan... Une longue ligne droite bordée d'arbres mène à Chalon-sur-Saône. Grande fierté de la cité: avoir vu naître Niepce (1765-1833), "l'inventeur" de la photographie. La statue de l'homme sans qui ce site n'existerait pas se situe sur les quais longeant la Saône. Grosse ville carrefour grâce à son pont franchissant l'imposante rivière, Chalon voit se croiser les routes d'Autun, de Paris, de Dijon, de Dole, de Lons-le-Saunier (N78), de Bourg-en-Bresse et de Lyon... On sort de Chalon-sur-Saône par le quai Saint-Cosme. La route côtoie la Saône sur 2000 mètres puis rejoint Saint-Loup-de-Varennes où se trouve le tombeau de Niepce (monument).

Après Sennecey-le-Grand, la RN6 s'approche d'une autre de ses étapes majeures: la ville de Tournus, connue pour son église abbatiale romane Saint-Philibert et ses nombreux restaurants gastronomiques... Située à égale distance de Dijon et de Lyon, le petit bourg a quelque chose du sud de la France... Sont-ce les toits recouverts de tuiles romaines, les platanes du bord de Saône...? A noter que Tournus était déjà à l'époque romaine une étape importante de la voie d'Agrippa.
De l'autre côté de la Saône, le bourg de Cuisery (sur l'ancienne N75) était également connu pour ses bons restaurants.
La route longe désormais les vignobles du Maconnais. On passe (à 5 km du tracé) le petit village de Chardonnay, à l'origine du nom du fameux cépage qui donne les blancs les plus fins du monde.

Encore quelques kilomètres et voilà Mâcon
, la préfecture de la Saône-et-Loire, implantée, comme Chalon, au bord de la rivière Saône. La route nationale 6 longe les quais, ce qui permet de constater l'animation qui règne dans le centre-ville (bars, restaurants)... A 65 km de Lyon, Mâcon est, s'exclame le Guide littéraire de la France, "la ville lamartinienne par excellence". C'est ici, en effet, que le grand poète est né en 1790. Du coup, une rue, un quai et un lycée portent son nom... La statue de Lamartine se situe sur la promenade qui longe le quai. La sortie de Mâcon se fait naturellement par la rue de Lyon.

Plaque de la RN6 à Pontanevaux (Photo: EF, avril 2008).

La route s'installe entre côte des vins et Saône. Au loin, les villages chantent les louanges du cépage gamay, roi du beaujolais: Juliénas, Chénas, Fleurie, Villiers-Morgon... A gauche, soulignée par le cours de la Saône, l'immense plaine de Bresse s'élance jusqu'aux premiers contreforts du Jura. Les lignes droites s'accumulent. Voilà La Croisée, faubourg de Belleville-sur-Saône que l'on effleure. Nous sommes dans le département du Rhône, et la nationale, désormais déclassée s'y appelle D306. Au bout de 14 kilomètres, voilà Villefranche, sous-préfecture du département. La nationale 6 historique traversait l'ensemble de la cité en ligne droite (2,5 km de rue Nationale).

A gauche, anciennes plaques préservées au lieu-dit de Pontanevaux (commune de la Chapelle-en-Guinchay). A droite, limite du Rhône et de la Saône-et-Loire non loin de Romanèche-Thorins. L'ancienne borne porte les inscription suivantes: "limite du beaujolois et limite du maconnois" (Photos: EF et MV, avril 2008).
Bien camouflées, ces deux plaques à La Croisée, un faubourg de Belleville (Photo: MV, avril 2008).

A un jet de pierre de Villefranche, voilà Anse, véritable "porte" de la région lyonnaise. C'est ici que se situait "la plus belle lieue de France"... Idéal de route façonné au fil du temps puisqu'il en est fait mention dans un ouvrage de 1813. Plus récemment, en 1931, un plan de rénovation porte la largeur de la chaussée à neuf mètres avec piste pour piétons, revêtement antidérapant et balisage de pavés spécifiques... Inutile de dire qu'en 2008, "la plus belle lieue de France" Villefranche-Anse fait triste mine avec son macadam terne et ses alignements de maisons et de grandes surfaces insipides...
Avant d'arriver à Lyon, la RN6 s'élève un peu pour franchir le seuil qui sépare les monts du Beaujolais (à l'ouest) du Mont-d'Or lyonnais (à l'est). Voilà Champagne-au-Mont-d'Or, puis Vaise. Rien d'extraordinaire à voir: les paysages, désormais urbains, sont bouleversés par les centres commerciaux et les bretelles autoroutières qui sont la marque des agglomérations-capitales... La route historique retrouve la Saône à Vaise. Voilà Lyon, ville d'histoire et de bonne chère, terme de la deuxième étape...

Marc Verney (Sur ma route) août 2008