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C'est juste après le village des Bézards, sur la nationale
7 (D2007), que l'on trouve la célèbre "bifur", le carrefour
qui voyait la N140 quitter la route de la Côte d'Azur pour prendre
la direction de Gien. Le lieu, une des grandes étapes sur les chaussées
menant vers le Sud, a bien changé depuis l'époque héroïque des premiers
voyages automobiles... La RN140, encadrée de longues rangées de
platanes centenaires, filait en quasi ligne droite jusqu'aux premières
maisons de Gien.
Même la tressautante chaussée de béton, coulée dans les années
70, a été remplacée en 2009 par un enrobé noir bien ordinaire organisant
une circulation à 2 X 2 voies... Quant aux platanes, ils ont été
liquidés à partir d'octobre 2005... Alors, on passe vite les multiples
ronds-points de la D940, pour, enfin, jouir, à Gien, du beau regard
sur les rives de la Loire. Le centre-ville de Gien, qui était riche
en vieilles demeures, a été détruit durant les combats sur la Loire,
en juin 1940.
Un projet de reconstruction, voulu par le gouvernement de
Vichy est lancé dès la fin 1940. Il se poursuivra encore après la
guerre. Celui-ci, nous indique le site Wikipédia, "se
situe dans la ligne du retour à l'esprit français et à la tradition".
De fait, ce n'est pas mal fait et la voie d'accès au vieux pont
voulue à l'époque nous amène directement sur les bords de Loire.
Le pont actuel, avec sa forme en dos d'âne, date de 1734.
Mais un premier pont de pierre, remplaçant un difficile gué, avait
vu le jour au XIIIe siècle. Détruit en 1458 par la débâcle du fleuve,
il est remplacé, en 1464, par un autre ouvrage de pierre, qui sera,
lui aussi, très abîmé au fil des ans. L'ouvrage d'aujourd'hui est
cependant toujours bâti sur les solides piles de son prédécesseur.
Amusant: rive droite, on peut remarquer, à côté de l'échelle des
crues, une plaque marquant les distances entre Gien et d'autres
cités de bord de Loire. Ainsi, on constate que Gien est à 72,640
km d'Orléans ou bien à 388,678 kilomètres de Nantes...
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| L'échelle
des crues à côté du pont sur la Loire à
Gien . Photo: MV, août 2011. |
En
direction du sud, passé le faubourg de Gien, la route prend
la direction de Bourges. Là aussi, même s'il reste encore quelques
beaux arbres le long de l'axe ancien, les paysages urbains évoluent
à grande vitesse. En 2011, un chantier considérable réaménage entièrement
l'apparence de la nationale 140 historique (D940) entre Loiret et
Cher. Ronds-points, créneaux de dépassement... si les apparences
changent, le bitume reste, lui, incroyablement droit: dix-neuf kilomètres
sans virage jusqu'à Argent-sur-Sauldre. Nous voici, nous raconte
le Guide Bleu de la France automobile 1954, à "l'extrémité
orientale de la Sologne, plaine de 500 km2, jadis marécageuse, assainie
au XIXe siècle".
En ces contrées, les routes ont été réalisées petit à petit.
C'est d'abord Sully, au tout début du XVIIe siècle, alors ministre
et Grand Voyer de France, qui veut relier ses possessions en Berry
à Paris... Il investit sans compter sur certains tronçons de la
route Bourges-Paris. Quelques années plus tard, entre 1767 et 1776,
un intendant, Dupré de Saint-Maur entend faire de Bourges un carrefour
routier majeur. Des chaussées sont notamment projetées vers Châteauroux,
Vierzon, Nevers ou encore Guéret, peut-on lire dans l'Histoire
de Bourges d'Emile Mesle. Une petite partie de ce plan sera
réalisée; ainsi, le trajet Gien-Bourges sera-t-il finalisé entre
1739 et 1777.
Le premier virage se situe à Argent-sur-Sauldre. Ici, la
route se détourne un tantinet du petit centre où se trouvent les
relais de la Poste et du Cor d'argent. Pour le site argentsursauldre.com,
"l'origine d'Argent semble très ancienne. On retrouve le nom
Argento sur des monnaies mérovingiennes (...). Argent figure dans
un texte de 1217". Beaucoup plus récemment, Argent-sur-Sauldre
fut un important carrefour ferroviaire: pendant une quarantaine
d'années, trois compagnies (dont le fameux PO, ou Paris-Orléans)
desservaient cinq destinations directes différentes depuis le bourg...
un cas rare pour un simple chef-lieu de département!
Une nouvelle et immense ligne droite d'une cinquantaine de
kilomètres nous emmène jusqu'à Bourges. La route se joue des collines
et des douces vallées: l'ondulation du bitume nous laisse entrevoir
des paysages agricoles sereins; ici et là des forêts touffues couronnent
l'horizon. Lovée dans ce décor bucolique, Aubigny-sur-Nère a une
histoire singulière: pour bouter l'Anglais hors de France durant
la guerre de Cent ans, Charles VII demande l'aide des Ecossais,
alors ennemis jurés de la Couronne d'Angleterre. Ceux-ci, dirigés
par John Stuart, sont vainqueurs de l'armée anglaise à Beaugé. Et
Charles VII, obligé de remercier John Stuart, va lui donner la terre
d'Aubigny-sur-Nère... qui ne sera rendue à la couronne de France
qu'au XVIIe siècle! Ce qui fait qu'aujourdhui encore, cette petite
cité berrichonne a un je-ne-sais-quoi d'écossais dans son ambiance
urbaine... Etape sympathique.
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| Plaque
Michelin située à Aubigny-sur-Nère. Photo:
Marc Verney, décembre 2011. |
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| Gros
plan sur la plaque Michelin de Saint-Hilaire-en-Lignières.
Photo: Marc Verney, août 2011. |
Quatorze
kilomètres plus au sud, voici La Chapelle-d'Angillon. Encore
une cité à l'histoire étonnante! Dotée depuis le IXe siècle environ,
d'un statut de principauté, La Chapelle d'Angillon a longtemps exonéré
ses citoyens d'impôts; et ce jusqu'au XVIIIe siècle! Grand personnage
des lieux, Sully, seigneur de Boisbelle (c'est le nom de la principauté),
fit construire une ville nouvelle, Henrichemont, une dizaine de
kilomètres à l'ouest de la route. Encore un personnage célèbre ayant
vécu en ces contrées: l'écrivain Alain Fournier, auteur du célèbre
roman Le Grand Meaulnes.
On passe maintenant les villages de Saint-Martin-d'Auxigny
et de Fussy et voilà Bourges, la préfecture du Cher, solidement
installée sur sa colline, au confluent de l'Yèvre et de l'Auron.
La ville a une longue histoire: capitale de la tribu des Bituriges,
l'ancienne Avarich est prise d'assaut par César en 52 av.
JC. Il va y massacrer les 40 000 Gaulois qui s'y étaient enfermés...
Passée sous la domination de Rome, Avaricum retrouve de son
faste. La ville est reliée au reste de la Gaule par un vaste réseau
de voies romaines et se trouve être la capitale d'une large province.
| Bourges,
petite histoire locale... en 1644, nous raconte l'ouvrage
Bourges pas à pas, il existait une rue des Ecrevisses.
Ce drôle de nom n'a pas été choisi par hasard! En effet, la
rue était si étroite, que, lorsque survenait un quelconque carosse,
les piétons devaient reculer rapidement devant l'avancée du
véhicule, tout comme des écrevisses... |
En
1100, suite au rattachement du Berry à la couronne de France,
Bourges passe sous la coupe de Philippe Ier. Louis VII, son petit-fils,
est même couronné dans l'église de Bourges. Mais son mariage avec
Aliénor d'Aquitaine va être annulé; ce qui déclenche la guerre entre
les Plantagenêts et les Capétiens. De ces temps troublés, date à
Bourges, la construction de la Grosse Tour, un colossal système
de défense, haut de 33 m et aux murs épais de 6 m. Celle-ci ne sera
rasée qu'au XVIIe siècle.
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| Anciens
panneaux indicateurs de la RN140 à Châteauneuf-sur-Cher,
29 km au sud de Bourges (photo: Marc Verney, août 2011) |
En
1415, après la lourde défaite d'Azincourt, le Berry est l'une
des rares régions à rester ralliée à la couronne de France. Charles
VII, monarque -presque- sans terre est appelé ironiquement le "roi
de Bourges" par les Anglais, les ennemis d'alors (ils occupent Issoudun,
juste à côté!). Mais deux personnalités hors du commun vont l'aider
à recouvrer ses territoires: une jeune bergère de Lorraine (que
l'on a déjà rencontré au fil de nos voyages -voir N60)
et un homme d'affaire avisé, le Berruyer Jacques Coeur. Celui-ci
va amasser un bien considérable, qui va contribuer à la richesse
de Bourges.
La ville connaîtra, à la disgrâce de Jacques Coeur, un lent
déclin, amplifié, le 22 juillet 1487, par un incendie considérable
qui ravage près de 3000 bâtiments. Le coup de pouce viendra en 1861,
avec Napoléon III qui décidera d'installer, suite à une visite dans
la région de vastes usines d'armement. La production d'armes de
guerre emploiera jusqu'à 20 000 personnes en 14-18. On y a créé
le célèbre canon de 75 mm.
A VOIR , A FAIRE
Bien évidemment, on visitera la vaste cathédrale Saint-Etienne,
élevée dans la première partie du XIIIe siècle et désormais inscrite
au patrimoine mondial de l'humanité (remarquables vitraux); le palais
Jacques-Coeur, dans le vieux Bourges, construit entre 1443 et
1451, est un somptueux exemple d'architecture gothique civile; le
musée du Berry, qui rassemble de nombreux restes gallo-romains;
la rue Bourbonnoux et ses vieilles demeures; les marais
de Bourges, 135 ha de verdure, royaume des maraîchers et des
pêcheurs. Spécialité gourmande: la forestine, un bonbon croustillant
contenant un onctueux praliné parfumé au chocolat...
On quite Bourges par la route de Saint-Amand-Montrond que
l'on suit jusqu'à Levet. Où l'on s'inquiète très tôt d'ailleurs
des grandes vitesses atteintes par les automobiles sur cette ligne
droite que l'on doit aux Romains: en 1907, peut-on lire sur le site
levet.org, un panneau y limite la vitesse des voitures à
pétrole à 10 km/h!! C'est là que l'on prend la direction de Châteauneuf-sur-Cher
par la D940 que l'on retrouve à la sortie du village. En 1959, c'est
la N140 qui sort de Bourges jusqu'à Levet, et non la N144 (devenue
la D2144).
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| Ancienne
publicité peinte à Levet (photo: Marc Verney,
août 2011) |
Toujours
en ligne droite (décidement!), la route, nous raconte le Guide
Bleu 1954, "descend insensiblement vers le Cher". Le
projet de route reliant Bourges à Guéret par La Châtre n'est pas
neuf: en février 1683, Colbert écrivait ainsi à son cousin, intendant
du Berry: "Je vous recommande la réalisation du chemin de Paris
à Guéret par La Châtre"... Mais les chaussées ne seront correctement
réalisées que petit à petit, au fil des XVIIIe et XIXe siècles.
La morphologie de la petite cité de Châteauneuf-sur-Cher sera d'ailleurs
profondément modifiée par les divers chantiers des ponts et levées
réalisés sur la rivière.
On retrouve les traces de ces travaux dans l'Atlas de
Trudaine, réalisé au cours du XVIIIe siècle et disponible en
ligne sur le site culture.gouv.fr. Il faut souligner la grande
précision des informations accompagnant les cartes... ainsi, ce
texte, décrivant les approches de Lignières sur l'Arnon: "Chaussée
de pavé d'échantillon sous laquelle sont construits une levée...
percée de deux ponceaux de 6 pieds d'ouverture chacun et d'un petit
pont de 3 arches ayant même ouverture... à cette levée succède une
levée... revêtue de murs et de parapets, laquelle est percée de
12 arches de huit pieds d'ouverture chacune et se termine au fossé
de la ville de Lignières". Impressionnant!
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| Extrait
de l'Atlas de Trudaine pour la Généralité de Bourges
n°12 (XVIIIe siècle). On y voit clairement l'état du
Grand Chemin de Bourges à La Châtre. Origine du
document: culture.gouv.fr. |
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| Au
croisement de l'ancienne N140 et de la départementale
73, à la sortie de Châteauneuf-sur-Cher (photo:
Marc Verney, août 2011) |
La
promenade se poursuit dans l'Indre vers La Châtre. Ce département
est traversé sur un peu plus de 35 km par l'ancienne N140. En 1804,
peut-on voir dans L'Indre et d'après la Mémoire statistique
du département de l'Indre, la route Bourges-Tulle est pavée sur
7,3 km, empierrée sur 9,8 km. Reste à faire: 18,3 km. Il y a du boulot!
Après avoir longé un circuit automobile, voilà donc La Châtre, jolie
petite cité qui s'étage doucement le long de la rivière Indre. Nous
sommes là au pays de George Sand, "bonne dame" de Nohant, femme et
écrivain exceptionnel.
A VOIR, A FAIRE
Située à 6 km seulement au nord de La Châtre, Nohant est le village
qui abrita souvent George Sand (1804-1876). La demeure de l'écrivain
qui s'habillait en homme est un petit château construit vers 1760.
On y visite toutes les pièces où George Sand recevait (et aimait parfois)
les plus grands noms de l'art de son époque. Une jolie phrase de cette
auteure atypique: "Voyager, c'est apprendre; savoir, c'est exister".
Il reste 55 km à parcourir jusqu'à Guéret. Nous roulons dans
la région de la Marche (c'est ainsi que les régions frontières du
royaume de France étaient jadis appelées). L'itinéraire vers Guéret
n'a pas toujours suivi la chaussée actuelle. Au XVIIIe siècle, si
l'on en croit l'Atlas de Trudaine, c'est par Aigurande (à l'ouest),
que la route Bourges-Tulle atteignait la préfecture de la Creuse.
L'actuelle route est indiquée "en travaux" au-delà de Glénic
sur une carte publiée dans le livre Guéret à la fin de l'Ancien
Régime. Et pourtant il y a du monde sur les voies menant à Paris:
des milliers de maçons creusois partent tous les ans chercher du travail
dans la capitale...
Il faut le savoir: ce sont des ouvriers venus de Creuse mais
aussi des quatre coins de la France qui vont bâtir au XIXe siècle
le Paris haussmannien que nous connaissons aujourd'hui!! Ils vont
avoir parfois de belles carrières. Ainsi, Philippe Fougerolle (1806-1883),
maçon de la Creuse, fonde l'entreprise de travaux publics Fougerolle
en 1844, aujourd'hui filiale du groupe Eiffage. Mais hélas, mille
fois hélas, le département de la Creuse ne se remettra jamais vraiment
de ces exodes massifs...
Guéret, but de notre première étape a d'abord été l'une des
villes principales du comté de la Marche puis est devenue en 1790
le chef-lieu du nouveau département de la Creuse. C'est au VIIe siècle
que tout a commencé. Le site est alors occupé par un domaine agricole
appartenant au comte de Limoges, Lantarius. Ce dernier convainc un
moine de s'y installer. Plus tard, un village se développe autour
du monastère créé par le moine devenu abbé... Ces premières bâtisses
de Guéret sont détruites par une incursion viking au IXe siècle.
C'est en 1514 que Guéret obtient le titre de capitale de la Marche.
Plus tard, au cours du XVIIIe siècle, la ville est le théâtre de plusieurs
insurrections contre un impôt: la maltôte. Durant la Seconde Guerre
mondiale, de nombreux jeunes Guéretois qui refusent d'aller au Service
du travail obligatoire (STO) rejoignent le maquis. Grâce à leurs sacrifices,
Guéret est libérée deux fois: une première le 7 juin 1944, au lendemain
du débarquement allié. Mais, reprise par les allemands deux jours
après, la cité n'est débarrassée définitivement de l'occupant que
le 25 août 1944...
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| Ancien
panneau Dunlop situé sur la départementale 26
à quelques encablures du hameau du Brolet, sur la N140
historique. Photo: MV, août 2011. |
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| Au
lieu-dit Le Chêne, au nord de Glénic. Peu avant
sur la route, l'automobiliste attentif aura vu une ancienne
pub pour la marque Azur. Photo: MV, août 2011. |
Marc
Verney, Sur ma route, décembre 2011
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